A 81 ans, Anne Spagnoli connaît bien ces situations quotidiennes où entendre demande un effort supplémentaire. Avec beaucoup de finesse, elle raconte les stratégies qu’elle a développées au fil du temps, mais aussi les facultés d’écoute, d’observation et d’interprétation que la malentendance l’a amenée à affûter.
Anne participe régulièrement à des activités de la Fondation Audition Suisse. Elle y rencontre d’autres personnes malentendantes, échange des expériences et partage informations et conseils. Elle nous a récemment confié un texte sur sa manière de vivre avec la malaudition. Nous avons choisi de le reprendre ici très largement, en l’adaptant légèrement pour la publication.
Des situations très ordinaires
Ne pas bien entendre nous prive d’un accès à certains aspects de la réalité, et cela est particulièrement vrai dans le domaine des relations humaines.
Je n’arrive pas à entendre les pas de la personne qui s’approche de moi. Comment éviter de sursauter, voire d’avoir une réaction agressive?
J’entends à peine ce que me dit mon interlocuteur. Je peux m’éloigner pour échapper à cette situation inconfortable, ou alors essayer d’interpréter ce que je n’entends pas, tout en essayant de limiter les gaffes.
Que faire dans un contexte un peu bruyant, où tous les sons se mêlent pour devenir des bruits agressifs? Essayer d’avoir l’air détendue et de participer tant bien que mal aux échanges, au prix d’une frustration et d’une grande fatigue?
Que faire dans les transports publics quand je n’entends pas bien les annonces? Demander de l’aide aux autres voyageurs, qui sont parfois aussi stressés que moi? Me mettre à la recherche d’un contrôleur ou d’une information écrite?
Ce sont des situations que je vis souvent à cause de ma malentendance.
Trouver ses propres stratégies
Au cours du temps, j’ai pu, plus ou moins consciemment, élaborer toute une série de stratégies qui me permettent d’affronter au mieux ces situations.
Mais outre ces stratégies, et à un autre niveau, la malentendance m’a permis d’affûter une série d’aptitudes. Il s’agit en fait de compétences dont nous disposons tous, mais que nous développons de manière particulière selon les besoins.
Face à un interlocuteur, il ne s’agit pas seulement d’entendre ses paroles, mais de l’écouter. Autrement dit, de porter aussi notre attention au timbre de sa voix, au rythme de ses phrases, à ses hésitations, à ses silences.
Reconstituer ce qui manque
De manière générale, nous interprétons spontanément ce que nous transmet notre interlocuteur. Cette interprétation repose sur toute une série de paramètres assez complexes (affectifs, linguistiques, culturels, etc.) sans que nous ayons besoin d’y réfléchir.
Mais, en tant que malentendante, je dois pousser encore plus loin cette interprétation, puisque je dois reconstituer ce que je n’ai pas entendu pour saisir le sens de ce qu’on me dit.
Outre les paroles, toute une série d’informations peuvent justement nous aider. La façon de se tenir de mon interlocuteur, ses mouvements, sa posture, ses gestes ou ses mimiques me donnent un contexte. Cela m’aide à mieux comprendre ce qu’il me dit, mais aussi ce qu’il ne me dit pas. Et là, je dois faire attention à ne pas être tentée de réagir de manière intrusive...
La lecture labiale est également utile. La plupart des malentendants l’utilisent et il n’est pas rare que les gens mettent leurs lunettes pour… mieux entendre.
Une attention qui demande de l’énergie
Cette observation, cette attention soutenue, impliquent beaucoup de concentration et d’énergie. Parfois, je suis fatiguée. J’ai envie de «décrocher», d’enlever ce précieux appareil auditif qui me permet tout de même de communiquer avec autrui.
🙏 Un grand merci à Anne d’avoir partagé avec nous son expérience et quelques réflexions sur la malentendance.
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Photo © Sébastien Monachon







